La méningite : le mal caché des étudiants


En 2016, trois cas de méningite bactérienne ont été déclarés au sein de l’université de Dijon. La bactérie responsable était Neisseria meningitidis. Une campagne de vaccination au sein des étudiants avait alors été lancée afin d’éviter une épidémie. Cependant un nouveau cas est apparu fin 2017, ce qui soulève une question : comment les infections à N. meningitidis peuvent être aussi dangereuses et persistantes ?


Le récit qui va suivre est une discussion entre Sandra, une jeune et nouvelle étudiante, et son père un chercheur en microbiologie médicale. En parallèle de ce dialogue père-fille, les pensées imaginées de la bactérie N. meningitidis s’intercalent.


DRING!!! DRING!!!

Allo Papa ! Ça va ? Tu ne devineras jamais ! J’avais tort, il n’y a pas que toi qui t’intéresses à ta petite bactérie !

Bonjour Sandra ! Comment ça ?

Regarde mon mms, je t’ai envoyé le flyer que l’université fait circuler partout !

Ah bah voilà, chérie ! Qu’est-ce que je te disais ! Ce n’est pas parce que ton père n’est pas astronaute qu’il ne bosse pas sur des sujets intéressants !

Ce n’est pas le moment de faire ta p’tite danse de la victoire, papa ! C’est inquiétant, non ? Peut-être que je ne devrais pas retourner à l’université pendant quelques semaines ?

Non non, tu n’es pas en danger ! Tu peux retourner en cours demain sans risque ! Je te rappelle que tu es vaccinée !

Ah oui c’est vrai, je ne peux donc pas être infectée ! Tu sais à quoi ça sert ces prélèvements ?

Ce type de prélèvements dans les universités sert avant tout à la recherche et à la surveillance. Cela permet d’avoir une idée de la proportion de personnes infectées et non infectées dans la population française.

Ah, d’accord, merci papa ! Et si on est infecté, la bactérie est dans la gorge, c’est ça ?

Excellente question ! On trouve N. meningitidis au niveau du nasopharynx humain…

Sans parler chinois, Papa ?

La partie de la gorge juste derrière le nez, si tu préfères. Enfin bref, où en étais-je? Ah oui! Donc, du fait de cette localisation, la bactérie va être facilement transmise, d’un individu à un autre, par la toux, échange de salive, baisers etc… Encore plus de raisons pour ne pas trop fréquenter les garçons, quoi !

Très drôle, papa… Mais donc, ce serait en prélevant la salive des volontaires qu’on va pouvoir détecter la présence de la bactérie?

Tout à fait!

Et si on est infecté, qu’est-ce qui se passe ?

Et bien, dans le cas général, rien ! On parle alors d’une “infection de l’hôte”, et la plupart du temps, la personne se porte bien et ne déclare aucun symptôme pouvant laisser penser que la bactérie est présente.

Mais alors, si c’est une bactérie qui ne fait rien, pourquoi voudrait-on savoir si nous sommes infectés ? Et pourquoi uniquement les étudiants et pas toute la population ?

Ces prélèvements permettent d’évaluer la proportion de personnes infectées dans la population étudiante. En fait, l’infection par cette bactérie prédomine chez les enfants et les adolescents. Pour ce qui est de l’infection des adolescents de ton âge, ton campus regroupe en un même lieu des personnes d’horizons divers et variés : la probabilité “d’échanger” avec une personne infectée par la bactérie est plus élevée que dans la population générale. Prenons l’exemple des anglais : alors qu’en moyenne, 10% de la population mondiale est infectée par N.meningitidis, jusqu’à 46% de la population étudiante en Angleterre était porteuse de la bactérie en septembre 2016 ! ((Oldfield et al, 2017)

Cela se comprend, ils sont très charmants, ces Anglais ! J’aimerais beaucoup “échanger” avec eux, moi aussi… D’ailleurs, il y en a un dans mon université, il a un accent qui fait rêver !

Je ne veux pas en savoir plus…


DRING!!! DRING!!!

Allo, Sandra ! Comment vas-tu ? Dis-moi, finalement as-tu réalisé le prélèvement pour la méningite ?

Salut, papa ! Oui, je l’ai fait pour le bien-être de ta recherche ! Comme ça, les chercheurs verront si le vaccin fonctionne bien! J’ai même convaincu quelques amies de ma classe de faire les prélèvements. Rosie m’a accompagnée pour se faire tester en même temps que moi, c’était plus rapide que ce que je pensais! Mais les intervenants m’ont expliqué que les résultats sont envoyés directement aux laboratoires de recherche et mes amis ne sauront jamais s’ils sont porteurs ou non !

Oui c’est vrai, c’est la procédure. Ce qui est sûr, c’est qu’à t’entendre on dirait presque que ma petite bactérie t’intéresse ! Dans ce cas, j’ai tant à te raconter… Sauf si tu préfères que je te passe ta mère ?

Non non, vas-y papa, raconte !

Eh bien, c’est une bactérie fascinante! Il s’agit d’une bactérie commensale, c’est-à-dire qu’elle a besoin que l’hôte humain lui apporte les nutriments nécessaires à son développement. De plus, elle a une apparence un peu… particulière… Attends, je vais t’envoyer une photo que j’ai prise au laboratoire !

Mais… Elle est en train de se diviser ?

Non !! On parle de bactéries diplocoques car ce sont deux bactéries sœurs qui restent accrochées après le processus de division.

Mais c’est trop bizarre ! Oh papa.. il y a une chose que j’ai pas trop comprise : les intervenants nous ont parlé de “recrudescence de la souche W”. Ca voudrait donc dire qu’il n’y a pas qu’une seule N. meningitidis ?

Exactement, Sandra ! D’abord, N.meningitidis, c’est le nom de l’espèce… De la même façon qu’il existe plusieurs races de chiens, il existe plusieurs variétés de cette espèce bactérienne. Ces variétés sont appelés des souches chez les bactéries. Certaines, comme la souche Y, ne sont pas bien dangereuses, mais d’autres, telles que la souche W, peuvent l’être… C’est justement ce que j’étudie! Je cherche à caractériser les facteurs génétiques qui permettent à une bactérie d’être dangereuse pour l’homme. On appelle cela des facteurs de virulence. Connaître les facteurs de virulence nous permet de mieux différencier les infections causées par une souche bactérienne qui pourrait être dangereuse de celles causées par une souche qui ne l’est pas du tout.

Ah d’accord je comprends mieux et comment tu trouves ces facteurs ?

Et bien, je cherche des différences génétiques subtiles entre des souches virulentes et non virulentes, en comparant leur génomes par exemple.

Wouah c’est impressionnant !


DRING!!! DRING!!!

Allo, Papa !

Salut, Sandra ! Encore des questions à propos de N. meningitidis ?

Oui !! En cours, aujourd’hui, on discutait du système immunitaire… Si certaines souches de N. meningitidis sont dangereuses pour nous, pourquoi notre système ne les détruit pas?

Bonne remarque ! Et tu as raison ! En fait, notre système fait de son mieux pour éliminer tout élément risquant de poser problème à notre bien-être. Mais N. meningitidis est très douée… Elle est capable de perdurer plusieurs mois voire des années dans notre corps, sans être détectée.

Mais c’est que notre système est incompétent alors ?!

Ahahah… Non, ne lui en veux pas, il fait de son mieux! Souvent, il est très efficace pour éliminer les bactéries, avant qu’elles puissent proliférer.

Ahahah… Non, ne lui en veux pas, il fait de son mieux! Souvent, il est très efficace pour éliminer les bactéries, avant qu’elles puissent proliférer.

De quoi ?

Eh bien, lorsque la bactérie N.meningitidis arrive dans un nouveau corps, elle s’installe au niveau du nasopharynx, comme je te l’ai déjà expliqué. Ensuite, elle va adhérer à la paroi du nasopharynx grâce à des appendices filamenteux. Il s’agit d’une sorte de “tentacule” qui va s’étendre au-delà de la bactérie, lui permettant de s’accrocher à des surfaces. Puis, une fois installée, la bactérie se multiplie, et forme des colonies: c’est la phase de prolifération. Tiens, je t’envoie un petit schéma que j’ai fait pour une présentation de mes recherches, il te facilitera peut-être la compréhension !

C’est sympa papa, mais ça n’explique pas pourquoi elle est résistante au système immunitaire !

Patience, j’y arrive… En théorie le système immunitaire empêche la prolifération de ces bactéries. Mais N. meningitidis possède un revêtement de protéines à sa surface, une sorte de “tenue de camouflage”, qui la protège des défenses de l’hôte. La tenue change quelque peu au cours du temps ce qui rend la reconnaissance encore plus difficile et l’infection par N.meningitidis est prolongée.

T’aurais peut être un schéma powerpoint pour m’expliquer ça, aussi?

Oui, je t’envoie ça!

Merci, papa


DRING!!! DRING!!!

Allo Papa, je suis très inquiète ! Mes amies vont potentiellement mourir !

Mais de quoi tu parles, Sandra ?

Ta petite bactérie “siiii innocente”, finalement, elle est mortelle ! Regarde je t’ai envoyé ce que j’ai pu lire à la fac.

Oui j’ai vu ça, c’est terrible ! Je ne t’ai pas raconté de bêtises. Il arrive malheureusement que cette bactérie, la plupart du temps inoffensive, devienne, au cours du temps, très dangereuse. Des bactéries présentes chez ces 3 individus ont certainement acquis des facteurs de virulence.

Les facteurs de virulence dont tu me parlais il y a quelques semaines ?

Oui ! Tu vois, on commence à bien connaître les facteurs de virulence, cependant, on ne sait pas vraiment comment la bactérie acquiert ces facteurs…

Vous n’en savez rien du tout ??

Et bien la bactérie virulente s’est retrouvée dans la circulation sanguine, ce qui n’est absolument pas normal. En fait, chez ces patients, elle ne s’est pas seulement adaptée au nasopharynx de la personne infectée mais a aussi réussi à être en étroite communication avec les cellules de l’épithélium, jusqu’à rentrer dans ces cellules et les traverser. Elles se retrouvent par la suite dans la circulation sanguine : il s’agit d’un comportement invasif.

uhh… Papa…

Oui Sandra, je t’envoie un schéma tout de suite.

Merci papa !

Il y a ensuite multiplication de la bactérie dans le sang : on parle de septicémie. Enfin, la bactérie traverse l’interface entre le sang et les méninges qui sont les enveloppes protectrices du cerveau et se multiplie dans le liquide céphalo-rachidien : c’est la méningite. La bactérie est pathogène et l’hôte développe des symptômes visibles tels que des douleurs à la nuque, fièvre, douleurs abdominales, vomissements, confusions, intolérance à la lumière et au bruit etc etc…

C’est terrible ! Chaque personne infectée peut donc avoir la méningite à tout moment ?

Fort heureusement non ! Ce comportement invasif n’apparaît que dans de rares cas, environ 178 cas par million d’habitants et par an! Cependant, dès que des cas sont détectés dans une université, la souche en cause est déclarée comme virulente et il s’ensuit deux évènements importants : les personnes qui sont proches physiquement des personnes malades sont immédiatement traitées avec des antibiotiques pour éliminer toute trace de la souche. Cela concerne la famille et les amis des personnes malades.
Pour les personnes issues d’un cercle plus large, une campagne de vaccination est mise en place pour éliminer rapidement cette souche. Tu comprends alors l’importance de cette vaccination !

Oui papa ! Cette bactérie est vraiment fourbe, elle peut devenir à tout moment notre ennemie !

Oui, l’enjeu de la recherche actuelle est de trouver des facteurs qui seraient communs à toutes les souches virulentes. Cela permettrait l’élaboration de vaccins éradiquant spécifiquement ces souches virulentes. […]


DRING!!! DRING!!!

Papa, Papa !!! Rosie est tombée malade ! Elle ne s’est pas fait vacciner, les médecins ont dit qu’elle avait les symptômes de la méningite !!

Oh non, c’est terrible ! Mais crois-moi, les médecins vont faire leur maximum pour la soigner !

Mais Papa, si c’est vraiment la méningite comment vont-ils pouvoir la guérir ?

Et bien si ton amie a été prise en charge assez vite par les médecins, ils ont pu lui donner le bon traitement. La bactérie n’a peut être pas eu le temps d’atteindre les méninges et ton amie va donc pouvoir se rétablir. Allez ne perdons pas espoir ! Rentre à la maison et nous prendrons des nouvelles demain matin.

Oui je suis déjà en chemin. arrrrrgh je hais cette bactérie ! […]


L’intérêt porté à N. meningitidis est en partie due à sa capacité à “se cacher” du système immunitaire et ainsi subsister pendant plusieurs mois voir années dans un hôte. Cette persistance augmente le risque de transmission à d’autres individus notamment dans les environnements à forts échanges tels que les campus universitaires. Elle augmente également le risque d’apparition de nouvelle souches virulentes génétiquement différentes. Par conséquent, les scientifiques cherchent un traitement qui serait insensible à ces variations génétiques entre souches et donc efficace sur un cercle plus large de bactéries.

Pour ce faire, les chercheurs réalisent l’analyse comparative des bactéries invasives et celles issues du portage asymptomatique pour mieux cerner les processus à l’origine des souches virulentes.

Actuellement, un modèle de souris greffée avec de la peau humaine permet de reproduire l’infection et d’étudier le passage de la bactérie dans la circulation sanguine. Cela permet de mieux comprendre la physiopathologie* de cette infection et pourrait ainsi amener au développement de nouvelles stratégies antiméningococciques.

* Étude des troubles qui surviennent dans le fonctionnement des organes au cours d’une maladie.

  • Sources

Sources Web :

[1] https://www.pasteur.fr/fr/centre-medical/fiches-maladies/meningites-meningocoques

[2] https://www.reseau-canope.fr/corpus/video/la-meningite-l%E2%80%99histoire-210.html

[4] https://www.wjgnet.com/2220-3176/full/v5/i2/37

[7] https://research.pasteur.fr/fr/team/pathogenesis-of-vascular-infections/

[8] https://www.lab-cerba.com/files/live/sites/Cerba/files/documents/FR/0366F.pdf

[10] http://aemip.fr/wp-content/uploads/2017/06/Fiche-2017-Neisseira-meningitidis.pdf

[11] http://www2.cnrs.fr/presse/communique/3577.htm

Publications scientifiques :

[3] Oldfield NJ, Cayrou C, AlJannat MAK, Al-Rubaiawi AAA, Green LR, Dada S, Steels OD, Stirrup C, Wanford J, Atwah BAY, Bayliss CD, Turner DPJ. (2017). Rise in Group W Meningococcal Carriage in University Students, United Kingdom. Emerg Infect Dis. 2017 Jun;23(6):1009-1011. PMID: 28518025

[5] Tauseef I, Ali YM, Bayliss CD. (2013). Phase variation of PorA, a major outer membrane protein, mediates escape of bactericidal antibodies by Neisseria meningitidis.

[6] Alamro M, Bidmos FA, Chan H, Oldfield NJ, Newton E, Bai X, Aidley J, Care R, Mattick C, Turner DP, Neal KR, Ala’aldeen DA, Feavers I, Borrow R, Bayliss CD (2014). Phase variation mediates reductions in expression of surface proteins during persistent meningococcal carriage. Infect. Imm. 82: 2472-84 (PMID:24686058).

[13] Yazdankhah SP1, Caugant DA, Neisseria meningitidis: an overview of the carriage state. J Med Microbiol, 2004 Sep;53(Pt 9):821-32

Autres sources :

[9] Santé publique France, Centre National de Référence des Direction des maladies infectieuses méningocoques, Institut Pasteur, Paris – Les infections invasives à méningocoques en 2016

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